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Monastir et Guido Medina. De ville de l’enfance à ville refuge

Les terrasses de Monastir 1. Tableau de Jules Lellouche (Monastir 1903 – Paris 1963), peintre. Huile sur toile, Collection particulière

Les terrasses de Monastir, Tableau de Jules Lellouche (Monastir 1903 – Paris 1963), peintre. Huile sur toile, Collection particulière

di Danielle Laguillon Hentati [*] 

C’est en 1940, à Tunis, que Guido Medina publie Monastir, terre de Tunisie [1]. Il est alors un «homme mûr d’années et d’expériences» [2], un poète reconnu, un intellectuel apprécié pour ses engagements [3]. Son récit du retour aux sources, en gestation depuis 1938, est écrit en italien, sa langue maternelle, mais très vite traduit – avec l’aide de Yvonne Corbari [4] – en français, devenu langue refuge depuis la promulgation des lois raciales fascistes en Italie [5]. G. Medina revient à Monastir pour s’éloigner des échos de guerre, pour retrouver l’atmosphère d’antan de sa ville natale et les souvenirs de ses chers disparus, pour invoquer son italianité remise en cause par les lois raciales, pour s’extraire du monde physique et redécouvrir la spiritualité.

L’auteur a choisi d’ancrer son récit dans un cadre urbain précis, Monastir, choix singulier dans la littérature italo-tunisienne. Pour lui, cette ville n’est pas une simple étendue spatiale, mais le lieu de sa mémoire la plus essentielle, celle de ses années d’enfance et de formation ; elle est aussi un lieu de vie, de rencontres, d’échanges, et de contrastes. La mise en mots de la ville semble fonctionner comme un point de départ pour les souvenirs du narrateur, comme un début de réflexion sur une enfance heureuse dans une cité prospère en opposition avec les malheurs du temps présent et sa décadence. Mais en quoi consiste au juste cette lecture de Monastir?

Nous nous proposons donc d’examiner les représentations que donne l’auteur de sa ville natale telle qu’elle fut, les lieux puis les habitants, avant de voir en quoi Monastir est devenu une «ville refuge». 

Monastir ville de l’enfance

Depuis l’Odyssée d’Homère, le thème du retour est récurrent comme motif littéraire. Dans Retour à Yvetot, Annie Ernaux propose, avec beaucoup d’émotion, la confrontation entre l’auteure pas encore Nobel mais depuis longtemps confirmée, et la petite Annie Duchesne qui habita en ces lieux. De retour pour la première fois à Yvetot à l’invitation de la mairie, elle évoque, lors d’une conférence, ce que la ville représente pour elle. 

«La mémoire est ici plus forte que la réalité. Ce qui existe pour moi, c’est la ville de ma mémoire, ce territoire particulier où j’ai fait mon apprentissage du monde et de la vie. Un territoire que j’ai aussi empli de mes désirs, de mes rêves et de mes humiliations. Autrement dit, un territoire très différent de la vie réelle d’aujourd’hui» [6]. 

De même, les auteurs italo-tunisiens [7] ont abordé le thème du retour, le contraste douloureux entre les souvenirs de leur enfance et de leur jeunesse dans un pays idéalisé et la réalité d’un pays transformé de manière irréversible. Contrairement à ces auteurs, Guido Medina est resté vivre en Tunisie (né en 1885 à Monastir, mort en 1967 à Tunis), il a donc d’autres attentes. Ici il évoque une parenthèse mémorielle dans sa ville natale, moment suspendu alors que le monde est en guerre et que la Tunisie connaît la répression, mais moment indispensable de confrontation avec une cité qui l’a façonné.

 Les lieux

Défini à la fois comme une étendue spatiale et comme une localité habitée, Monastir constitue le cadre littéraire dans lequel s’instaure un rapport de proximité entre l’auteur et la ville. Pour lui, Monastir a été un territoire d’expérience qu’il a partagé avec nombre de ses habitants, mais de façon différente: à cause de son jeune âge, du quartier habité, de l’école fréquentée, du milieu social élevé de sa famille.

Dans ce récit à la première personne, où le narrateur se confond avec l’auteur, des parcours nous sont contés à la redécouverte de lieux connus. En l’absence de mention du moyen de transport de Tunis à Monastir, le lecteur entre de plain-pied avec le narrateur dans le récit, à commencer par la description de sa maison natale. 

La maison paternelle    

Dès son retour, G. Medina s’est réinstallé dans la maison familiale. «Sur cette esplanade au bord de la mer, s’élèvent les villas des riches de Monastir et, juste au milieu ma maison où j’ai tant rêvé» [8].  Mais inhabitée depuis des années, la maison révèle un aspect négligé tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Cet abandon (mot récurrent dans le texte) a créé un vide dont il prend conscience avec peine et qu’il regrette profondément. Parcourir les différentes pièces de la maison et le jardin environnant fait remonter des souvenirs : les jeux et le sommeil des enfants, les rêves et les douleurs des adolescents et des adultes, les rires et les pleurs selon les situations, indiquant les cycles de la vie : naissances, mariages, décès. La maison familiale n’est plus qu’«un écrin où sont enfermés les plus beaux trésors: les souvenirs de l’âme»[9]. La dimension de l’âme dépasse les simples réminiscences, ayant une portée plus intellectuelle et spirituelle, car c’est dans cette maison que se sont forgées les personnalités et les identités. Le silence que l’auteur y trouve, à l’écart des vacarmes et des bousculades de la cité, lui convient. «À quel recueillement m’obligerai-je pour revivre la vie passée?» [10] Or, s’il éprouve une certaine nostalgie pour les temps heureux de son enfance et de sa jeunesse, c’est parce que la maison était habitée par sa famille. Aussi quoi d’étonnant si la demeure, où flottent tant de beaux souvenirs, est demeurée comme un des hauts lieux de l’esprit ? Aujourd’hui, la maison familiale est une retraite propice pour se souvenir, réfléchir «en cherchant le libre royaume de la vie intérieure» [11] et écrire.

 Mais sa vie n’est pas réductible à ce havre de paix; car c’est à l’extérieur, dans la Cité, qu’il a appris à se confronter aux autres. 

La Cité espace public

La ville constitue un espace public, délimité, qui se distingue de la maison, espace privé et à l’écart. Clairement référencée géographiquement, Monastir est une ville ancienne, ceinte de «remparts superbes, aux créneaux blancs et sans tache»[12], ouverte sur l’extérieur par sept Portes; elle s’articule autour d’axes nommés précisément. Ainsi fixé, le cadre urbain confère au récit une unité de lieu. Inscrire son récit dans un lieu donné, dans le cadre familier que représente la ville, permet au narrateur de jalonner son texte de points de repère pour le lecteur et de faciliter l’adhésion de celui-ci au récit.

 Les remparts en bord de mer Crédits photographiques  Danielle Laguillon Hentati, Olivier-Jamil Clément et Kais Ben Ayed.

Les remparts en bord de mer (ph. Danielle Laguillon Hentati, Olivier-Jamil Clément et Kais Ben Ayed)

Par ses déambulations, le narrateur se réapproprie sa ville. Il parcourt à nouveau l’artère principale de la ville qui mène à la plage, lieu de promenade du soir, et se souvient : «Toute ma jeunesse s’est écoulé le long de cette promenade, au seuil de cette grotte obscure» [13]. Il va à pied par les rues, comme la rue Sadi Carnot (actuelle rue du 3 Mars 1934) ou la rue Fortuné Sicard [14], retrouvant des lieux évocateurs tels que «le froid galetas» de Mabrouk, le bureau de l’Ogre (surnom d’un usurier) ou des détails comme la fenêtre de la cellule de la prison où fut enfermé Dimasi, sauvé ensuite par son grand-père.  Il revoit le Ribat qui, de loin, «s’élève isolé, superbe», le minaret de la mosquée, le cimetière après la «Porte du pêcher» où sont inhumés de nombreux Saints et Saintes, conférant au lieu une auréole de sainteté et à la ville un caractère de profonde spiritualité.

L’espace urbain apparaît également comme un espace-temps que le narrateur partage entre les jeunes années et la maturité, entre passé et modernité. Ce va-et-vient lui permet de comparer les époques et de constater la déchéance de sa ville natale, du fait de son appauvrissement. La décrépitude des maisons et des monuments révèle l’abandon et l’incurie. Ainsi, le Ribat, observé de près, «semble, à l’ombre de ses ruines, pleurer son antique splendeur» [15]. L’économie locale, elle aussi, s’est profondément transformée: de «grandes fabriques d’huile» ont remplacé les «masres», ces «petites fabriques d’huile rudimentaires» [16]. Les ouvriers manuels des «masres» – «le maître-maçon, le forgeron, le menuisier» – devenus inutiles, «ouvrirent des ateliers et devinrent d’excellents artisans» [17]. Ce recyclage économique a modifié «la route hors de la Porte des Petits Poissons» où «il y a aujourd’hui une file de petits ateliers enfumés» [18]. Faute d’avoir développé son port pour les exportations, Monastir fut supplantée par Sousse ; « privée de ses vapeurs, [elle] montra les premiers symptômes de la mort »[19]. L’alternance des temps grammaticaux – imparfait et passé simple vs présent – renforce cette impression d’un présent dégradé. «Aujourd’hui sa rade accueille, chaque mois, deux ou trois voiliers qui apportent des poteries de Djerba et de Tabarka. Et ce ne sont plus que de petits bateaux à vapeur qui viennent une fois par an pour emporter le sel des salines de Monastir» [20]. 

3 Rue de la Coraya (El Karraya)

Rue de la Coraya (El Karraya)

La Cité n’est pas un espace clos et replié sur lui-même. Ses sept Portes donnent accès à l’extérieur vers d’autres villes [21], à la mer et à la «ghaba». La Méditerranée qui borde la ville à l’Est est omniprésente, que ce soit depuis la maison du narrateur, que ce soit vers l’esplanade qui termine le Boulevard de la Mer, ou par l’évocation de grottes et d’îles, ou de la rade où accostaient les vapeurs pour charger les fûts d’huile qui seraient expédiés vers l’Italie et la France. La mer participe de l’économie de la ville, nourricière tout au long de l’année, comme la campagne environnante. Par-delà la ceinture des arbres et jardins au milieu desquels se dresse la mosquée d’El Kortine, s’étend la «ghaba» ou forêt d’oliviers, animée par les cueilleurs à la fin de l’automne. 

L’auteur ne décrit pas seulement le plan urbanistique de la ville, il restitue également la vie grouillante des rues. Les cris et les appels des commerçants de la rue du marché retentissent encore dans sa mémoire. À la saison des thoniers, le chant lugubre de la mattanza [22] «Aiâ, mora» est oublié quand les «rues principales retentissent de voix allègres, de chants siciliens, de tarentelles audacieuses» [23]. Tout aussi bruyante est la cueillette des olives, entre les chansons et les mélopées des cueilleurs le long de la route et le «brouhaha infernal» des charrettes en ville, entre le grincement des presses et les discussions vives des agriculteurs avec les courtiers.

Non seulement la ville fait rejaillir des sensations et des souvenirs enfouis, mais la mémoire stimulée par l’espace permet de le reconstituer à la lumière du passé et de dévoiler sa forme antérieure. Cependant, le processus de remémoration est éphémère puisqu’il s’appuie sur la perception à un moment donné d’un espace donné. L’écriture va donc permettre la fixation des souvenirs. «La mise en mots du perçu est le moyen de fixer ce qui se meut rapidement, de conserver les différents moments du lieu» [24].

Rue Sadi Carnot (colorisé par Hichem Mehdi)

Rue Sadi Carnot (colorisé par Hichem Mehdi)

Les habitants

Suivant les traces des pas de l’enfant qu’il fut, l’auteur note: «Sur chaque carré de terre de mon pays [25], en chacune de ses rues, en chacune de ses ruelles, je pourrais reconstituer les scènes, reformer les groupes, replacer les personnes vivantes en train de discuter ou d’agir» [26]. 

Comme dans de nombreux récits de la littérature coloniale, les personnages sont typés : le sicilien, l’arabe, le juif, etc. Cependant, aucun groupe n’est décrit de manière approfondie, le narrateur voulant simplement évoquer tel aspect ou telle particularité. Ainsi, les notables sont mentionnés en groupe, à l’occasion d’une fête par exemple, mais non individuellement, exception faite de deux agents consulaires italiens, Pestalozza [27] et Gabriel Medina [28], qui, à des titres divers, marquèrent la collectivité italienne de Monastir.

La géographie sociale de G. Medina est basée sur les observations faites au cours de sa jeunesse, en suivant les activités économiques de sa famille et, d’une manière plus générale, en s’intéressant à celles de toute la ville. Les travailleurs se partageaient entre permanents et saisonniers. 

Les permanents

Ce sont d’abord des enseignants du primaire, «tous maîtres de tolérance et d’amour», dont l’auteur garde un souvenir très fort qu’il entretient «avec un soin religieux mystique», «comme pour mieux retrouver [son] idéal actuel dans leur conception d’une vie faite de clarté, de loyauté» [29]. Il évoque aussi des artisans qui regroupaient de nombreuses professions, soit dans des ateliers indépendants, soit dans les huileries où ils s’occupaient de l’entretien des locaux et des machines. Les huileries employaient un grand nombre d’ouvriers, en particulier celle de son père. Celui-ci cultivait des relations paternalistes, assumant son autorité et ses devoirs envers ses salariés qui obéissaient aux règles qu’il avait édictées. Toutefois, ces relations n’étaient pas dénuées de respect et d’une certaine affection réciproques. «Nous aimions tous nos ouvriers ; nous les respections dans leurs affections, dans leurs inclinations, dans leurs croyances religieuses. Ils formaient avec la nôtre toute une famille» [30].

Certaines professions se répartissaient selon le groupe ethnique. Ainsi les pêcheurs étaient arabes et maltais [31], ils demeuraient hors de la porte de Bab-el-Khoukha, au bord de la mer, constituant une population des plus misérables. «Les Arabes portent sur leurs visages les stigmates de la fatigue, du travail, de l’alcool et du vice. Les Maltais ont des faces bronzées aux yeux chassieux. Leurs physionomies expriment le sacrifice, la souffrance, la résignation» [32]. Acceptant leur triste sort qu’ils ne pouvaient changer, les pêcheurs maltais n’arrivaient même plus à se réjouir les jours de fêtes. «Je les ai entendu rire, et leur rire m’a paru un sanglot» [33].

Les ouvriers des salines étaient des Siciliens, nombreux à Monastir où ils formaient un groupe compact, homogène. Ces travailleurs «modestes, sans prétention», ne s’occupaient que de leurs enfants et de leurs femmes. Restés très attachés à leur pays natal, ils avaient une maxime de vie unique: «Travailler pour l’honneur de la patrie lointaine» [34]. On ne les employait pas dans les huileries «pour ne pas les mettre en concurrence avec les enfants du pays et risquer d’attiser les haines qui couvaient» [35]. Car, dans la Tunisie coloniale, les tensions sociales étaient fortes du fait des inégalités, notamment salariales. Les Siciliens se situaient donc «entre colonisateurs et colonisés» [36]. 

Les saisonniers

Les activités économiques nécessitaient aussi des saisonniers, des immigrés siciliens et des travailleurs locaux « arabes ». D’une part les thoniers, répartis entre trois cents Siciliens et autant d’Arabes qui aidaient au travail, dirigés par un Directeur français, secondé par un Sicilien, Nicolas Corrao, qui était «le même avec tous: arabes, juifs, chrétiens [sans] haine préconçue» [37], et par un Arabe, Klifa, qualifié de «grand majordome» et d’«homme de confiance de la thonaire» [38]. Malgré une division du travail et une hiérarchie ethniques propres au système colonial, les thoniers siciliens allaient garder «dans leur âme le souvenir de la Terre d’Afrique et de son soleil, le souvenir des amis arabes avec lesquels ils [avaient] partagé le dur labeur quotidien» [39]. De l’autre les cueilleurs d’olives, tous arabes, s’activaient «au cours des hivers heureux». 

«Hommes, femmes et enfants vont au chant de l’aurore, à pied, les uns joyeux, les autres encore ensommeillés ; ils vont à l’ombre bienfaisante de l’olivier passer toute la journée, travaillant, chantant et bavardant. […] Ce sont des jours pleins de joie et d’espérance pour les agriculteurs chez lesquels s’efface le souvenir de la misère ; leur âme se reprend à vivre et retrouve la foi en l’avenir» [40]  

G. Medina a gardé une vision bucolique, mythifiée de la récolte des olives, bien loin des descriptions véristes centrées sur le mauvais temps hivernal, les difficultés de la cueillette et la misère des femmes, comme dans Nedda [41], nouvelle de Giovanni Verga.

Cueillette des olives au Sahel La Tunisie au XIX° siècle. Texte et aquarelles de Charles Lallemand, 1ère éd. (Paris  Librairies-imprimeries réunies, Ancienne Maison Quatin, 1892). Rééd (Tunis  Apollonia Editions, 2002), p. 51.

Cueillette des olives au Sahel La Tunisie au XIX° siècle. Texte et aquarelles de Charles Lallemand, 1ère éd. (Paris Librairies-imprimeries réunies, Ancienne Maison Quatin, 1892). Rééd (Tunis Apollonia Editions, 2002: 51

Les femmes

Excepté les cueilleuses saisonnières à peine mentionnées, les femmes sont absentes de la vie économique et sociale, elles occupent, d’ailleurs, peu de place dans le récit. Elles sont réparties entre les femmes de la famille du narrateur et les autres. Sa mère et sa grand-mère sont à peine esquissées, sans prénom, avec la simple indication du lien familial. De même, il indique, avec une extrême pudeur, que deux de ses sœurs sont «devenues des mères parfaites» [42], que la troisième « s’est vouée à la vie monacale » et que la petite Lydia est morte à deux ans [43].  Les autres femmes sont peu nombreuses individuellement: Urida, la vieille cuisinière de la famille, Fatma, «pleine de manies», Zaïra décédée très jeune, et une jeune fille anonyme que sa mère est venue chercher à la grotte car, contrevenant aux bonnes mœurs, elle était restée seule avec des jeunes gens. Par ailleurs, sont mentionnées des femmes juives qui participaient au pèlerinage sur la tombe de Rebbi Binhas, célébré au printemps à Moknine, pour demander au Saint une fertilité abondante, ainsi que des femmes musulmanes qui allaient par les rues, «d’un pas toujours pressé, toujours emmitouflées dans leur hram [44], où paraissent enfermés leurs préjugés ataviques, leurs traditions et leur crédulité»[45].

De cette choralité féminine anonyme, se détache Fanny dont le parcours de vie intéressait particulièrement l’auteur. À une époque où les mariages entre hommes et femmes de différentes ethnies et religions étaient vivement déconseillés par les autorités du protectorat [46], Fanny, «Française originaire du Pas-de-Calais» et catholique, se maria avec Abdesselem B., homme intelligent qui ne demanda pas expressément à son épouse de changer de religion. Toutefois, Fanny se convertit pour favoriser «l’unité spirituelle de [sa] famille»[47] selon son mari. En outre, elle apprit la langue arabe. 

«Aujourd’hui, elle semble une Arabe ; elle parle correctement le français et couramment l’arabe ; toutes les nuances de la pensée, elle les reproduit dans la langue nouvelle avec une facilité qui me surprend. Elle suit tous les préceptes de la religion musulmane. Elle ne se couvre pas le visage et s’habille indifféremment à l’arabe ou à l’européenne» [48]. 

Pour G. Medina qui rêve «de fusion des races»[49], le changement de Fanny invite à une réflexion sur l’évolution que pourrait connaître la société tunisienne, non pour privilégier une culture ou une religion, mais dans l’optique de favoriser un métissage, plus enclin à la bienveillance et à la compréhension au sein d’un même peuple. 

Les juifs

Descendant d’une famille de Livournais, G. Medina ne pouvait faire abstraction des «Juifs indigènes» de Monastir. Très sincèrement, il admet qu’il éprouve des sentiments ambivalents à leur égard car il ne partage pas leurs façons d’être, tout en reconnaissant leurs problèmes pour vivre totalement intégrés à la société, non pas de leur fait, mais à cause de l’antipathie, de l’inimitié «qu’ils rencontrent chez les soi-disant aryens» [50]. On leur reproche d’être attachés à l’argent, d’avoir l’esprit de lucre, mais l’auteur récuse cette idée, faisant un parallèle avec «le paysan toscan, ou normand, ou anglais» [51] qui, confrontés aux difficultés matérielles et aux aléas de la vie, sont aussi contraints de tenir serrés les cordons de la bourse. Parce que les juifs «sont des êtres humains comme les Arabes et les Chrétiens, capables de toutes les vertus et de tous les vices» [52], le narrateur éprouve à leur égard une profonde commisération et condamne l’ostracisme plus ou moins voilé dont ils sont victimes.

Dans cet ensemble, quelques personnalités singulières forment une galerie de portraits intéressants: «le nègre, le terrible nègre» [53] mis au ban de la société monastérienne en raison de la couleur de sa peau; l’Ogre, surnom d’un usurier impitoyable qui, après s’être enrichi, perdit sa fortune pour payer les dettes de son fils et «mourut pauvre, le cœur plein d’amertume» [54], mais la conscience tranquille pour avoir sauvé l’honneur; ou encore Salvatore Piacentino, chef-saunier sicilien, qui, avant de mourir, offrit tous ses livres à la bibliothèque de la Section de la Dante Alighieri à Monastir, qu’il avait contribué à créer.

Ces individus sont des types généraux, représentatifs des vices et des vertus de l’homme en société. Mais chaque type ayant un nom et une spécificité, cette présentation permet de sortir de la masse anonyme du groupe, de personnaliser, de capter l’attention du lecteur qui y retrouvera sinon une connaissance, du moins un être humain semblable à lui ou à ceux qu’il fréquente. D’après les souvenirs de G. Medina, les habitants de la ville de son enfance et de sa jeunesse vécurent en équilibre, voire en harmonie, dépassant leurs différences. 

Monastir ville refuge

Tout portrait littéraire d’une ville ne peut se faire qu’à partir d’une focalisation particulière. Loin de vouloir prétendre embrasser par l’écriture l’espace urbain dans sa totalité, G. Medina concède au lecteur qu’il ne présente que ses propres perceptions. Il s’agit moins de rendre compte de l’espace objectif que de le dévoiler d’après sa subjectivité.

 Espace initiatique

Dès le début de son récit, l’auteur explicite clairement les motivations profondes de son retour dans sa ville natale. En affirmant «Je reviens vers ma Terre pour consulter le passé» [55], il présente ce retour comme une quête introspective, presque spirituelle, visant à renouer avec ses origines. Le passé n’est pas envisagé comme un simple souvenir figé, mais comme une réalité vivante qu’il souhaite «voir briller» afin de l’inscrire dans le présent, à la fois personnel et collectif. Ce va-et-vient entre passé et présent traduit une volonté de continuité, comme si la mémoire pouvait nourrir l’avenir et, peut-être, faire naître «quelque étincelle de beauté» capable de résister au chaos ambiant. En effet, le contexte est celui d’un monde menacé par un cataclysme, ce qui renforce le besoin vital de se ressourcer et de retrouver des repères stables. Cette aspiration se manifeste à travers les champs lexicaux de la bonté et de l’amour, qui révèlent une recherche de chaleur affective, de valeurs essentielles, d’humanité. Face à la violence et à la fragilité du monde, l’auteur a choisi de se réfugier dans sa ville natale, décrite comme «forte et inébranlable» [56], tant sur le plan matériel que moral. Cette double solidité fait de la ville un rempart contre la désagrégation du présent. Le simple fait de fouler le sol de sa naissance prend alors une dimension thérapeutique: il s’agit d’un retour aux sources, d’un apaisement par la mémoire et par le lien charnel avec l’espace originel. Cette guérison est d’autant plus efficace que l’auteur demeure dans sa ville tout en renouant avec la nature familiale de son enfance, entre la mer et la forêt d’oliviers, symboles de permanence et de fécondité. Monastir apparaît ainsi comme un véritable refuge : elle incarne à la fois le lieu d’une enfance heureuse et celui d’un passé harmonieux, marqué par une cohabitation sereine entre les hommes, que l’auteur contemple avec nostalgie et regret.

En tant qu’espace habité, la ville ne se réduit pas à un simple décor; elle constitue un véritable support des actions humaines et un cadre structurant de l’existence. Elle accompagne l’individu dans les différentes étapes de sa vie et devient ainsi un lieu d’initiation, au sens où elle participe à la construction progressive de son identité. En évoquant ses années d’enfance et de jeunesse passées, l’auteur présente Monastir comme l’espace fondateur de son parcours personnel et intellectuel. Bien que le récit soit porté par la voix d’un narrateur adulte, celui-ci opère un retour rétrospectif sur les lieux marquants de son passé. Les rues, les espaces de sociabilité deviennent des repères mémoriels qui ravivent les expériences vécues et les apprentissages essentiels. Monastir n’est donc pas seulement un cadre géographique : elle est un espace vécu, chargé d’affects et de souvenirs, qui a contribué à façonner la sensibilité du narrateur. À travers ces lieux, il évoque également les personnes qui ont compté dans sa formation – figures familiales, éducatives ou sociales – gainsi que les interactions multiples entre l’individu et la société.

La ville apparaît ainsi comme un lieu de confrontation et d’ouverture au monde. Tout jeune, l’auteur y a découvert progressivement les réalités sociales, politiques et économiques qui ont structuré son époque. C’est à Monastir que se sont s’éveillés sa conscience et son engagement. L’enfant puis le jeune homme ont pris peu à peu la mesure des enjeux collectifs, dépassant l’expérience individuelle pour accéder à une compréhension plus large du monde. De ce fait, Monastir s’est révélée déterminante dans l’évolution de l’auteur: elle a accompagné son passage de l’enfance à l’âge adulte et participé activement à la construction d’un individu actif et engagé. La ville a joué ainsi un rôle initiatique essentiel, en permettant au personnage de se forger une identité ancrée à la fois dans l’expérience intime et dans l’histoire collective.

C’est là qu’il s’est éveillé très tôt au monde méditerranéen, un univers façonné par la coexistence de multiples nationalités et cultures. Cet environnement cosmopolite n’était pas seulement un décor, mais une véritable école de vie qui a profondément marqué sa sensibilité et sa vision du monde. La diversité humaine qu’il côtoyait quotidiennement lui a inculqué le respect de l’Autre, valeur essentielle qu’il rapproche naturellement de l’esprit des trois religions du monothéisme abrahamique. «Nous avions tous le respect de la personne humaine : chrétiens, juifs, arabes, nous formions une seule famille, et tous nous aspirions à une vie meilleure, toujours plus saine et plus belle» [57]. Tous partageaient alors un même espace, un même horizon, et surtout une même humanité. Cette fraternité vécue au quotidien a donné naissance à un sentiment d’appartenance commune, résumé par l’auteur lorsqu’il évoque une véritable «famille» unie par le respect de la personne humaine et par l’aspiration collective à une vie plus digne, plus saine.

Monastir incarne donc un modèle de coexistence harmonieuse où des communautés hétérogènes sont parvenues ensemble à développer un esprit de fraternité et de respect mutuel. Ce lieu symbolise une mémoire vivante, celle d’un monde où la différence n’était pas source de division, mais de richesse partagée. Pourtant, ce monde semble désormais révolu, et cette disparition nourrit chez l’auteur une profonde interrogation empreinte de nostalgie et de mélancolie. La question qu’il pose – «Où sont-ils ces jours de réjouissances, et toute cette humanité bonne et sereine qui vivait dans la pratique quotidienne du bien?» [58] – traduit une inquiétude existentielle face à l’effritement des valeurs humaines et morales qui structuraient autrefois la vie collective. À travers ce questionnement, G. Medina ne se contente pas de regretter le passé : il invite aussi le lecteur à réfléchir sur le présent et à s’interroger sur la possibilité de retrouver, sous de nouvelles formes, cet idéal de fraternité et de vivre-ensemble.

En revenant dans ce lieu fondateur à l’âge adulte, alors qu’il traverse une période de doutes et de questionnements tant sur ses valeurs que sur l’écriture elle-même, l’auteur confère à la ville une fonction nouvelle : celle d’un lieu de ressourcement et de recomposition intérieure. Pour répondre à cette crise, l’auteur fait le pari de l’imaginaire et de la poésie, convaincu que l’écriture peut devenir un moyen de vérité et de réconciliation avec lui-même. «Animé d’une ardente curiosité, je veux me retrouver dans mes livres et dans mes premiers enthousiasmes. Je veux me retrouver dans mes anciennes lectures pour rendre plus efficaces mes impressions d’artiste, pour me retrouver dans mon essence d’homme et de poète» [59]. Grâce à ce retour, il va redonner force et authenticité à son regard d’artiste. Ce mouvement introspectif vise à retrouver son essence d’homme et de poète, au-delà des désillusions politiques. Le parcours intérieur de l’auteur se trouve alors enrichi non seulement par l’accumulation de savoirs et d’expériences, mais aussi par deux sources essentielles: la littérature et la spiritualité.

Ville et spiritualité

Se souvenir des belles choses permet une traversée du temps [60]. Grâce à la mémoire, l’auteur abolit la distance entre ce qui fut et ce qui est, et redonne à son existence une continuité profonde. Les souvenirs, loin d’enfermer l’individu dans la nostalgie, deviennent une source de chaleur et de vitalité. En se réchauffant à la flamme du passé, l’auteur parvient à éloigner le regret stérile et à transformer la nostalgie en puissance intérieure. Toute sa vie peut alors se teinter de nouvelles couleurs, car le passé n’est plus une perte, mais une richesse.

Au cœur de cette temporalité recomposée, l’auteur s’accorde des moments de reconnexion essentiels. La mémoire lui permet non seulement de renouer avec les autres – ceux qui ont compté, même s’ils ne sont plus – mais aussi de se retrouver lui-même. Les lieux ont changé, les êtres aimés ont disparu, pourtant Monastir demeure la ville témoin de ses jeunes années, de ses premiers élans littéraires et de ses expériences fondatrices. Elle incarne également un espace de coexistence des trois religions monothéistes et un foyer de mysticisme qui a profondément marqué l’auteur. En ravivant ces souvenirs, il ne se contente pas de regarder en arrière : il cherche à renouveler aujourd’hui cette dimension spirituelle et créatrice, faisant du passé une force vivante. Car, plus encore que de religion, l’auteur a un besoin profond de spiritualité dans le sens religieux, mais aussi laïc du terme. La spiritualité est le support de la recherche du sens de l’existence, de la quête d’une dimension transcendante, au sens d’un mouvement vers l’au-delà de soi. L’auteur est appelé «par l’En Avant qui contient l’En Haut» [61].  

Le retour au quartier de Bab Edderb [62] s’impose comme un geste naturel et symbolique. Le lieu est chargé d’une sacralité ancienne, perceptible dès le seuil franchi. Le champ lexical du silence et de la gravité («atmosphère grave et pesante» [63]) instaure une ambiance presque mystique, propice à la méditation. Monastir apparaît comme une ville marquée par la sainteté, héritée de l’histoire et incarnée par la présence des Mzare [64] et du cimetière des Saints. Ces éléments inscrivent l’espace dans une temporalité spirituelle, où le passé religieux continue d’imprégner le présent.

6 Cimetière avec les zaouias des Saints (CPA Royer Cie Nancy Années 1900)

Cimetière avec les zaouias des Saints (CPA Royer Cie Nancy Années 1900)

Le cimetière joue un rôle central: il devient un lieu de réflexion existentielle, incitant l’auteur à s’interroger sur le sens de la vie et sur l’énigme de l’existence. L’espace n’est pas seulement décrit, il est ressenti: les lieux confortent la foi et suscitent une expérience presque physique de l’élévation de l’âme. La spiritualité se manifeste alors comme une énergie intérieure, une montée de la vie et de l’esprit, traduisant une quête de transcendance. 

«Elle n’est plus aujourd’hui que le miroir modeste, négligé, misérable, de ce qui fut grandiose et solennel : telle fut ma première impression, et ce fut une impression forte, et belle, et vraie. Ce fut aussi une découverte. Les mille choses qui me restèrent ignorées quand j’étais enfant, je les ai vues pour la première fois avec mes yeux d’adulte. Je les ai vues, libéré de tout préjugé, à la lumière des yeux et du cœur. Et ainsi me fut révélée toute une âme, d’un trait, comme à la clarté d’une longue flamme. […] Aujourd’hui seulement, j’ai senti que là fut le foyer d’où s’élèvent mes songes et les étincelles de ma fantaisie» [65] 

Désormais, le regard porté sur Bab Edderb est marqué par la lucidité. Le quartier n’est plus que «le miroir modeste, négligé, misérable » de sa grandeur passée. Cette opposition entre la splendeur d’antan et la déchéance présente n’est pas seulement mélancolique: elle provoque une révélation. L’auteur redécouvre son lieu d’enfance avec des yeux d’adulte, libérés des préjugés, dans une perception à la fois sensorielle et affective. Cette redécouverte permet l’accès à «toute une âme», image poétique qui suggère une illumination intérieure.

Mosquee Bab Er Derb (Collezione Danielle Hentati)

Mosquee Bab Er Derb (Collezione Danielle Hentati)

En éloignant l’auteur des moments creux, inutiles qui altèrent la vie du citadin, Bab Edderb l’entraîne à la verticalité, «la hauteur […] aère l’esprit et le remplit de religieuse piété: le poète y trouve sa joie et le symbole de la vie» [66]. Ce repos lui permet d’accéder à la contemplation, activité que Aristote qualifiait de «parfait bonheur» [67] pour l’homme. 

Bab Edderb apparaît donc comme le foyer originel de l’imaginaire du narrateur, la source de ses songes et de sa créativité. Si la foi occupe une place centrale dans son for intérieur, elle ne suffit pas à répondre à ses attentes profondes. Il éprouve le besoin d’un nouveau souffle, d’un renouveau spirituel qui dépasse le cadre strictement religieux. Cette aspiration s’inscrit dans un contexte historique et personnel douloureux – désillusions politiques, échec de l’engagement, guerre proche – qui accentue la nécessité de trouver, dans l’intériorité et la mémoire, une réponse à la crise du présent. Ainsi le retour aux lieux fondateurs permet à l’auteur de réconcilier passé et présent, foi et création, de transformer la mémoire en un espace vivant de réflexion et d’espérance.

Cette retraite solitaire l’a progressivement débarrassé des futilités et des bavardages de la vie tunisoise, qui souvent étouffent l’esprit et dispersent l’attention. Le silence et l’isolement, loin d’être des vides à combler, deviennent alors des espaces fertiles où l’auteur peut se recentrer. Loin «d’un monde qui renie les joies de la contemplation» [68], il prend de la distance par rapport au rythme effréné et superficiel de la société, se mettant en retrait du tumulte quotidien. Dans ce contexte, la spiritualité et la littérature se conjuguent harmonieusement: la méditation et l’écriture deviennent des moyens complémentaires de s’élever «au-dessus de la mêlée»[69], de contempler le monde avec lucidité et détachement. Ainsi, la solitude ne représente pas un isolement stérile, mais un moyen de retrouver son unité intérieure et de renouer avec son essence.

8-couverture-1940Cette idée s’éclaire encore davantage à la lecture de sa réflexion sur l’homme: «Être homme, c’est précisément être responsable. C’est connaître la honte en face d’une misère qui ne semblait pas dépendre de soi. C’est être fier d’une victoire que ses camarades ont remportée. C’est sentir, en posant sa pierre, que l’on contribue à bâtir le monde» [70]. Ici, G. Medina insiste sur le lien entre introspection et engagement: être pleinement humain, ce n’est pas se contenter d’une existence isolée, mais reconnaître ses responsabilités envers les autres et envers le monde. La méditation et la solitude, loin de l’éloigner de la société, lui permettent au contraire de mieux comprendre sa place.

Le retour à Monastir, riche de cette expérience intérieure, lui offre un cadre propice à la réconciliation avec lui-même et à la renaissance de son souffle poétique. La spiritualité des lieux, la beauté du paysage et la tranquillité retrouvée nourrissent son inspiration. Ainsi ressourcé, G. Medina peut désormais écrire non seulement pour conserver la mémoire de ses souvenirs passés, mais surtout pour insuffler à sa vie un nouvel élan, plus spirituel et conscient. Son écriture devient alors un acte à la fois contemplatif et engagé, reflet d’un homme qui a trouvé la sérénité intérieure tout en restant attentif à sa responsabilité dans le monde. 

9-couverture-2018Conclusion

Le voyage de retour de G. Medina vers Monastir a été un cheminement solitaire, d’abord nostalgique. Il décrit ainsi les retrouvailles enivrantes avec sa ville natale qui panse, par ses images du passé, la blessure de l’abandon de la patrie ancestrale, les désillusions politiques, les tourments du présent. En revenant, à l’âge adulte, dans ce lieu fondateur alors qu’il traverse une période de profonds questionnements – tant sur ses valeurs que sur l’acte même d’écrire –  l’auteur confère à la ville une fonction nouvelle : celle d’un espace de ressourcement et de recomposition intérieure.

Ce parcours intime trouve sa cohérence dans l’articulation de deux dimensions essentielles: la littérature et la spiritualité. Cette dernière répond chez Medina à un besoin profond de sens, à une quête de transcendance comprise comme un mouvement vers l’au-delà de soi. La spiritualité se manifeste alors comme une énergie intérieure, une intensification de la vie et de l’esprit, orientée vers une élévation de l’être.

Écrit après Le cri d’un Italien, long poème dans lequel Medina disait l’ulcus par quoi la souffrance s’était introduite au corps et troublait l’âme, Monastir marque un tournant dans son œuvre littéraire. Le thème de la spiritualité introduit dans ce récit annonce ses derniers livres, Le poème de l’olivier et Hammamet, verger des cantiques [71], fortement influencés par l’esprit franciscain. Le rapport du saint à la guerre et à la paix lui a servi de repère existentiel et littéraire au cœur des bouleversements historiques du XX° siècle [72]. Il va garder son esprit profondément franciscain.

L’humanisme de G. Medina, nourri par son expérience du cosmopolitisme et par une communion intime avec la nature tunisienne, affirme la possibilité d’une coexistence harmonieuse entre les êtres humains, au-delà des différences sociales, religieuses et culturelles.

Dialoghi Mediterranei, n. 78, marzo 2026 
[*] Abstract 
Questo articolo propone una lettura di Monastir, terra di Tunisia (1940), racconto del ritorno alle origini di Guido Medina. Questa parentesi memoriale nella sua città natale è un momento sospeso mentre il mondo è in guerra e la Tunisia conosce la repressione, ma è un momento indispensabile di confronto con una città che lo ha plasmato. Egli descrive così gli incontri estasianti con la sua città natale che lenisce, attraverso le immagini del passato, la ferita dell’abbandono della patria ancestrale, le delusioni politiche, i tormenti del presente. Tornando, da adulto, in questo luogo fondativo mentre attraversa un periodo di profonda riflessione, l’autore conferisce alla città una funzione nuova: quella di spazio di rinascita e ricomposizione interiore. Questo percorso intimo trova la sua coerenza nell’articolazione di due dimensioni essenziali: la letteratura e la spiritualità. Quest’ultima risponde in Medina a un bisogno profondo di senso, a una ricerca di trascendenza intesa come un movimento verso l’oltre di sé. La spiritualità si manifesta quindi come un’energia interiore, un’intensificazione della vita e dello spirito, orientata verso un’elevazione dell’essere. Scritto dopo Il grido di un Italiano, questo racconto segna una svolta nella sua opera letteraria. Il nuovo tema della spiritualità annuncia i suoi ultimi libri fortemente influenzati dallo spirito francescano.
Note
[1] Guido Medina, Monastir, terre de Tunisie, 1ère éd. Préface de P. H. Chaffaud (Tunis : Impr. Artypo., 1940). 2ème éd. Préface de P. H. Chaffaud (Tunis : Éd. Bouslama, 1967). 3ème éd. Préfaces de P. H. Chaffaud, Guy Sitbon, Mahmoud Bouali ; Biographie de Guido Medina par Danielle Laguillon Hentati (Monastir : Berg Édition, 2018).L’édition de 1967 est notre référence.
[2] Monastir : 15.
[3] Danielle Laguillon Hentati, “Guido Medina, un intellectuel en quête d’idéal”. In Silvia Finzi (Dir.) Histoires et témoignages politiques des Italiens de Tunisie. Storie e testimonianze politiche degli Italiani di Tunisia (Tunis: Éd. Finzi, 2016): 251-265.
[4] Marthe Yvonne Corbari (La Rochelle 1888 – Tunis 1960). Professeur de lettres à l’École pratique de filles de Rouen avant d’être détachée en Tunisie (1926). Professeur à l’École Paul-Cambon à Tunis, puis à l’École primaire supérieure de filles de Sousse. Officier de l’Instruction publique. Source : Danielle Laguillon Hentati, L’histoire des Palmes académiques en Tunisie (1881-1956). Conférence donnée le 26 octobre 2019 lors de la Journée célébrant le XXX° anniversaire de l’Association tunisienne des membres de l’Ordre des Palmes académiques (ATMOPA).
[5] Les lois raciales (Leggi razziali) précisent les mesures prises en Italie en 1938, au temps du régime fasciste, contre les personnes de religion juive.  Elles comprennent le décret royal du 5 septembre 1938 qui fixe les «mesures pour la défense de la race dans les écoles fascistes», celui du 7 septembre qui fixe les «mesures à l’encontre des juifs étrangers». Le 6 octobre 1938, le Grand Conseil du fascisme émet une «déclaration sur la race» adoptée ensuite par l’État par un décret royal en date du 17 novembre 1938. 
[6] Annie Ernaux, Retour à Yvetot, (Paris : Éditions du Maucouduit, 2022) : 15.
[7] Danielle Laguillon Hentati, “La letteratura degli italo-tunisini”, in “Dialoghi Mediterranei” n. 76: https://www.istitutoeuroarabo.it/DM/la-letteratura-degli-italo-tunisini/
[8] Monastir: 46.
[9] Ibidem: 17.
[10] Ibidem: 17.
[11] Théodore Monod, Le Chercheur d’absolu (Paris : le cherche midi éditeur, 1997): 29.
[12] Monastir : 33.
[13] Ibidem : 46.
[14] François Pascal Fortuné Sicard (Sousse 1842 – Sousse 1918) était receveur des douanes à Sousse; en retraite, il fit fonction de receveur des contributions diverses à Monastir.
[15] Monastir:48-49.
[16] Ibidem: 54-55.
[17] Ibidem: 57-58.
[18] Ibidem: 58.
[19] Ibidem: 68.
[20] Ibidem: 69.
[21] Il s’agit de: Bab Essour, Bab Edderb, Bab El Khoukha (toutes trois disparues), Bab El Gharbi, Bab El Kram, Bab Tounès et Bab Brichka. Je remercie Mohamed Bergaoui, Monastirien et auteur d’ouvrages sur sa ville, qui m’a fourni de nombreux renseignements.
[22] La mattanza est un mot italien – importé par les Siciliens et utilisé en Tunisie – signifiant abattage ou mise à mort. C’est l’étape finale de la pêche au thon, au cours de laquelle les poissons pris au piège des filets sont massacrés au harpon.Pour les curieux, il est possible d’écouter ce chant: https://youtube.com/watch?v=-4nGEzuZvLY&si=iJF8ewB6MsMWs2gZ
[23] Monastir : 74.
[24] Lison Brenu, Écrire la ville : L’emploi du temps de Butor, La forme d’une ville de Gracq, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien de Perec. Littératures. 2009. dumas-00435879 :66.
[25] Ici « pays » est un italianisme, le vocable doit se comprendre au sens de ville.
[26] Monastir : 50.
[27] Cavaliere Emanuele Pestalozza, Consul d’Italie à Monastir, décédé subitement en août 1904 à Monastir, fut inhumé en Italie.
[28] Gabriel de S. (Salomon) Medina (Monastir 1860 – Bologne 1930) était le père de l’auteur. Il fonda sa propre maison de commerce en 1878 et la première huilerie de la région en 1886, avant de créer le plus vaste domaine du centre tunisien, dit “Henchir Saïd”, sur la route de Sousse à Sfax, ce qui lui valut de nombreuses récompenses et la distinction de Chevalier du Mérite agricole (1904). Il cumula également  les fonctions de Président du Conseil d’administration de la Société anonyme monastérienne pour l’extraction de l’huile de grignons par le sulfure de carbone, d’agent de la Navigazione generale italiana et d’agent de la Compagnie générale transatlantique. Enfin, il était agent consulaire d’Italie à Monastir. Notable bien établi dans la région, il jouissait de l’estime et de la considération générales.
[29] Monastir : 53.
[30] Ibidem : 59.
[31] Chapitre ʺLes pêcheurs arabes et maltaisʺ, in Guido Medina, Monastir :108-110.
[32] Monastir: 109.
[33] Ibidem: 110.
[34] Ibidem: 111.
[35] Ibidem : 111-112.
[36] Voir: Laura Davì, “Entre colonisateurs et colonisés : les Italiens de Tunisie (XIXe-XXe siècle)”, in Jacques Alexandropoulos, et Patrick Cabanel (dir.), La Tunisie mosaïque : diasporas, cosmopolitisme, archéologies de l’identité (Toulouse : Presses universitaires du Mirail, 2000). Gabriele Montalbano, « Une Tunisie trans-coloniale : les immigrés italiens dans le protectorat français de Tunisie entre colonisation et colonialisme », Le Carnet de l’IRMC, N°18, septembre-décembre 2016. [En ligne] http://irmc.hypotheses.org/2017.
[37] Monastir: 83.
[38] Ibidem:72.
[39] Ibidem: 82.
[40] Ibidem: 60.
[41] Nedda est une jeune cueilleuse d’olives, protagoniste de la nouvelle homonyme (1874), in Giovanni Verga, Tutte le novelle (Milano : Arnoldo Mondadori editore, 1979): 146-179.
-Giovanni Verga (Catane 1840 – 1922) était un écrivain sicilien, principal représentant du vérisme.
[42] Monastir : 89.
[43] Ibidem: 89.
[44] Le hram (ou hrèm) était un voile traditionnel féminin en laine au Sahel. Je remercie Fawzia Bchir Bouzgarrou, du groupe Monastir autrefois, qui m’en a fourni l’explication.
[45] Monastir: 132.
[46] En Tunisie, les mariages entre chrétiens, musulmans et juifs étaient rarissimes à cause du refus qu’opposaient le plus souvent les parents et de l’avis négatif – mais non contraignant – du Résident général de France, exprimé dans le dossier administratif requis. Ainsi, dans un courrier adressé au Consul Général d’Italie en date du 7 septembre 1917, le Résident Général informe celui-ci du projet de mariage entre Rosalia Miceli et Amor ben El Hadj Mohamed Ben Salem, en précisant que « la pétitionnaire a insisté dans son intention bien qu’elle ait été avisée qu’en épousant un musulman elle s’expose à être répudiée au gré de son mari et qui, en outre, conservera le droit de prendre plusieurs épouses conformément à son statut personnel » (Archives nationales tunisiennes). Ce dossier met en évidence le poids des institutions, de la société, et de la famille. La presse ne faisait pas de publicité pour ces mariages. Cependant un entrefilet intitulé “Mariage peu banal” relate celui de «Tahar El Louati, indigène tunisien, âgé de 22 ans, jannissaire [sic] à la Résidence générale, avec Mlle Sophia Bohler, Suissesse, âgée de 25 ans, ancienne bonne des enfants de notre sympathique Résident Général adjoint, M. Révoil», publié dans La Dépêche tunisienne du 10 avril 1897. Le lecteur notera le lexique utilisé par l’auteur anonyme de ce bref article.
[47] Monastir: 130.
[48] Ibidem: 129.
[49] Expression récurrente dans “Le Journal de Monastier. Il Giornale di Monastier” (1909-1910)”, fondé et dirigé par G. Medina
[50] Monastir: 117.
[51] Ibidem: 117.
[52] Ibidem: 116.
[53] Ibidem: 23.
[54] Ibidem: 26.
[55] Ibidem: 16.
[56] Ibidem:96.
[57] Ibidem: 51.
[58] Ibidem: 98.
[59] Ibidem: 41.
[60] Voir le beau livre de Charles Pépin, Vivre avec son passé. Une philosophie pour aller de l’avant (Paris: Allary Éditions, 2023).
[61] Introduction de Martine Leca, “Le vieil homme et l’avenir”, in Théodore Monod, Le Chercheur d’absolu: 14.
[62] Un chapitre est consacré à cette porte, in Monastir: 126-135.
[63] Monastir: 126.
[64] Ce sont les tombeaux des saints.
[65] Monastir: 126-127.
[66] Guido Medina, “Le visage de la Tunisie”, Résumé de la conférence faite le 28 janvier 1947 à la Société de géographie de Paris, in Acta Geographica, N°4 juillet-octobre 1947 (8-17): 13.
[67] Aristote, Éthique à Nicomaque, Livre X : Plaisir, vie contemplative, Vrin, 1994.
[68] Théodore Monod, Le Chercheur d’absolu: 17.
[69] Au-dessus de la mêlée est un texte sur la Première Guerre Mondiale écrit par Romain Rolland le 15 septembre 1914 et publié en supplément du Journal de Genève du 22 septembre 1914. C’est aussi sous ce titre qu’est réunie, chez Paul Ollendorf en novembre 1915], la série d’articles écrits en Suisse et parus dans divers périodiques entre août 1914 et septembre 1915.
[70] Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes (Le Livre de Poche, 1939): 39.
[71] Guido Medina, Le Poème de l’olivier (Tunis : Ed L’Afrique littéraire, 1941); Hammamet, verger des cantiques (Tunis : Aloccio, 1943).
[72] Voir: Aude Bonord, Présences littéraires de François d’Assise (XX°-XXI° siècles (Paris: Classiques Garnier, 2024). 

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Danielle Hentati, Professoressa onoraria di italiano, membro del Gruppo di ricerca sulla “Memoria degli Italiani in Tunisia”. Ha co-diretto Écrivains et poètes italiens de Tunisie. Scrittori e poeti italiani di Tunisia (con Silvia Finzi; Tunisi, Finzi éd. 2007). Ha pubblicato in particolare “La letteratura degli italo-tunisini”, in “Dialoghi Mediterranei”, 2025, n. 76; ʺSe stessi come l’Altro? L’Alterità in Robert Modigliani e Michel Auguglioroʺ, in Samia Kassab-Charfi (a cura di), Présences de l’altérité dans les littératures de Tunisie, Revue des Lettres modernes, serie «Littératures francophones au présent» n°3, Classiques Garnier, 2025 : 77-106; “Dalla memoria alla scrittura: il caso di Francesca Tranchida”, in Revue IBLA, n° 233-234, 2024 : 59-75; ʺDall’italianità all’identità multiculturale. Percorsi di autori italo-tunisini di espressione franceseʺ, in Alia Baccar-Bournaz (a cura di), La littérature francophone en Tu Tunisia, Evoluzione, rinnovamento e futuro (Tunisi, Beït al Hikma-Accademia Tunisina delle Scienze, delle Lettere e delle Arti, Collana Colloqui, 2021); “La collettività italiana della Tunisia tra memoria e letteratura”, in Revue IBLA, 1/2019, n. 223 : 65-89.

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