Yvonne Fracassetti Brondino [*]
Nous allons voir défiler, durant ces trois journées consacrées à la migration et à la mémoire de la migration entre les rives de la Méditerranée, plusieurs cas de figures, souvent très différents, mais qui ont en commun la dimension identitaire. En effet, ils répondent différemment, selon leur origine, leur personnalité, leur culture etc., à une appartenance multiple. Il y a la multitude des plus démunis, le «nude braccia» [1] de Nullo Pasotti, la majorité des italiens qui ont vécu côte à côte avec les Tunisiens, mais qui se situent entre colonisateurs et colonisés, et qui – pour reprendre les mots de Albert Memmi, «s’ils sont misérables, les petites miettes qu’on leur accorde sans y penser, contribuent à les différencier, à les séparer des colonisés, ce sont les candidats à l’assimilation» [2].
Il y a eu ceux comme N. Converti qui ont puisé, dans cette différence, une extraordinaire vitalité humaine et révolutionnaire, ou ceux comme Cucca qui ont su élargir leur regard à l’Autre, dépasser la différence et en faire une source de richesse, et bien d’autres encore dont nous parlerons aujourd’hui.
Puis, il y eut Mario Scalesi, le poète, auteur des Poèmes d’un maudit. Si j’ai voulu donner à son portrait une dimension un peu brutale: un “bâtard” légitimé par la poésie, c’est bien parce que chez lui, nous allons le voir, la souffrance ne s’arrête pas à son origine de fils d’émigrés italiens démunis, qui vivaient dans la plus grande misère (deux poèmes rappellent l’indigence de sa famille: Le Châtiment et À ma mère,de nombreux autres dont Ave social expriment sa révolte devant l’injustice sociale)
La souffrance sociale se double chez lui d’une infirmité physique – suite à une chute dans un escalier durant l’enfance et à la fracture de la colonne verticale, et fait de lui un marginal, victime de la dérision outre la misère et «honni comme un pestiféré».
Un paria en somme, sauvé par son acharnement à vivre et par la culture. Mais quelle culture? Il ne fréquente que l’école primaire, pas l’école italienne, payante, mais l’école française, gratuite. Il ne pourra se permettre d’aller plus loin, et doit gagner son pain comme aide comptable dans une typographie mais il habite rue Bab Souika tout près de la bibliothèque de Souk el Attarine, au cœur de la Medina, où il se réfugie quotidiennement et continue sa formation en autodidacte, acquiert une étonnante connaissance des grands auteurs français – «vie et lumière» – pour ce paria italien estropié que tout le monde évite mais auquel les structures culturelles françaises de la Tunisie du Protectorat offrent un extraordinaire refuge.
Un paria que tout le monde évite, la bourgeoisie intellectuelle italienne, en premier lieu, obnubilée par la défense de son italianité menacée par la France du Protectorat. Mario Scalesi est marginalisé par son propre pays mais non par les hommes de lettres français qu’il fréquente puis qui l’accueilleront au sein du milieu intellectuel français où il se lie d’amitié avec le poète Ferdinand Huard par exemple, avec D. A. Guelfi, professeur d’italien au lycée de Tunis et surtout avec Arthur Pellegrin le fondateur de la «Société des écrivains de l’Afrique du Nord» (SEAN) où il fait son nid, où il partage sa soif de savoir et où lui seront confiées des tâches de plus en plus gratifiantes comme par exemple la rédaction d’articles dans les revues littéraires de l’époque, notamment «La Tunisie Illustrée» et «Soleil», avant qu’il ne devienne un collaborateur actif de l’association.
Dans ces revues françaises, il signe avec un pseudonyme (Claude Chardon ou Rocca Staiti). D’ailleurs, même dans la vie courante, il va franciser son nom pour mieux se mimétiser: à l’état civil italien il est Mario Scalisi. Son père Gioacchino est né à Trapani et a émigré clandestinement à Tunis, sa mère est d’origine génoise et maltaise. Mario Scalisi devient Marius Scalesi, selon lui plus facilement prononçable pour les français.
Alors pourquoi parler de bâtardise? N’était-il pas suffisant de voir en lui un marginal au profil identitaire complexe? C’est le rapport à son œuvre qui nous le dit.
Certains poèmes de Scalesi ont été publiés dans ces revues, mais l’ensemble de son œuvre, qu’il a voulu intituler Poèmes d’un maudit n’a été publié que posthume, après sa mort survenue en 1922 (il avait 30 ans) par les soins de la SEAN: une en 1923, une en 1930 et la dernière en 1935. Toutes par souscription et vite oubliées. Après 50 ans de silence [3], en 1990, c’est en fouillant avec Michele Brondino dans les archives de la bibliothèque nationale, celle que fréquentait Scalesi, à la recherche des journaux italiens de l’époque [4] que nous sommes tombés sur l’unique exemplaire encore existant des Poèmes d’un maudit, (édition de 1935) et que nous avons découvert une œuvre dont la critique française dira que Scalesi «fut le plus grand poète à qui la Tunisie ait donné le jour depuis l’occupation française» [5]. Finalement, avec l’aide de nos amis de l’université de Tunis (en particulier A. Bannour qui a recueilli tous les écrits critiques de Scalesi) nous avons pu publier en 2002 son œuvre complète (ed. Publisud Paris) qui l’a sauvé de l’oubli et a aussitôt fait l’objet de plusieurs colloques et études.
Mais je voudrais insister sur le silence qui a accompagné sa vie et son œuvre.
Quand sa santé vacille définitivement, en 1921, on se souvient qu’il est italien et c’est l’hôpital italien Garibaldi qui le prend en charge. Son état étant désespéré (une méningite), il est transféré à l’hôpital psychiatrique de Palerme où il meurt le 13 mars 1922 et où son corps sera jeté dans une fosse commune. Il faudra attendre les années Trente pour que l’on se souvienne de lui.1937 exactement où il est l’objet d’un hommage en grande pompe organisé par le SEAN et les autorités du Protectorat.
Tout le monde est là: Le Résident Général, le directeur Général de l’instruction publique, la Municipalité, toutes les autorités du Protectorat qui ont convié le Consul général d’Italie et la mère de Scalesi pour apposer une plaque commémorative sur la façade de la maison natale du poète et ont présenté son œuvre au théâtre municipal de Tunis.
Pourquoi cet hommage tardif? Les différentes allocutions répondent à cette question et confirment que le titre un peu brutal que nous avons voulu donner à notre communication (un bâtard légitimé par la poésie) est justifié.
Après 15 ans de silence depuis sa mort, les mots des personnalités politiques et culturelles qui président sont claires: Marius Scalesi est «un miracle de la culture française» et cette cérémonie est le spectacle de la conquête linguistique et culturelle de la nation protectrice en Tunisie. Il ne faut pas oublier qu’en 1937 l’antagonisme franco-italien pour la domination de la Tunisie, appelé “la question italienne”, est à son paroxysme avec le fascisme qui attise la rivalité entre la nation protectrice et la nation numériquement dominante. Il n’y a aucun doute que la France a su, en Tunisie comme ailleurs, implanter les infrastructures d’une pénétration culturelle dominante et que Mario Scalesi y a trouvé le salut; mais ici, l’instrumentalisation du cas à des fins politiques est caricaturale. La bataille de signe coloniale est évidente. Je cite quelques allocutions: [6]
«L’exemple de Mario Scalesi montre que toutes les espérances sont possibles y compris celle de créer ici une intellectualité ample et vigoureuse» (A. Pellegrin)
«N’oublions pas que Mario Scalesi était italien de naissance et qu’il aurait pu s’exprimer en langue maternelle. Ayant choisi la langue française… il a marqué la valeur incomparable de notre culture» et le directeur de l’instruction publique d’en conclure «Cet enfant de race incertaine (ndr voilà le bâtard), poussé au hasard dans un faubourg de Tunis, au sortir de notre école primaire, entre de plein pied dans notre littérature pour forger l’instrument de son génie».
Il n’y aura que Antonio Corpora, le grand peintre italien, qui réagira à cette mise en scène hypocrite dans les colonnes du journal «L’Unione» dénonçant «tous ceux, politiciens ou hommes aux larmes de crocodile, qui viennent aujourd’hui chanter la gloire de Scalesi pour arriver à des fins plus matérielles et égoïstes» (30 janvier 1937)
Mais revenons à Scalesi qui n’a jamais manqué, comme il se doit, d’exprimer sa reconnaissance au pays qui lui a ouvert les portes de la culture (Tu m’as nourri du cerveau de tes sages…/ô France ! et quand mon cœur n’était que blanches pages / Ton nom s’y dessina ainsi qu’un feu vermeil).
Ses Poèmes d’un maudit sont certes, fortement influencés par Baudelaire, Laforgue, les Parnassiens, etc, mais d’emblée, dès les premiers vers qu’il adresse au lecteur, comme Baudelaire, Scalesi sait se démarquer:
Ce livre, insoucieux de gloire, n’est pas né du jeu cérébral …. Des Fleurs du mal.
S’il contient tant de vers funèbres/ ces vers sont le cri révolté / d’une existence de ténèbres/ et non d’un spleen prémédité…. (Lapidation).
A cette lucidité, qui fera de lui le chantre de la douleur, de la rébellion contre l’injustice, il donne une force libératrice:
Je puis tourner à la démence / voilà pourquoi j’écris des vers (Ballade)
Nous laissons au lecteur, à travers la lecture de ses vers, l’appréciation de sa sensibilité et de son art, de la force évocatrice de sa poésie.
Pour conclure, puisque cette rencontre est centrée sur la migration, je voudrais souligner un aspect important qui appartient profondément au vécu des migrants, qui est important chez Scalesi et qui le distingue des intellectuels français ou italiens de l’époque: c’est la richesse de la différence, le refus des jugements tranchants, la recherche de la nuance, en un mot une hybridation qui a fait de lui un précurseur de la pensée et de la littérature de la déchirure identitaire et de l’identité plurielle. Ce qui explique le titre que nous avons voulu donner à l’édition complète de son œuvre: Mario Scalesi, précurseur de la littérature multiculturelle au Maghreb [7].
Lui, qui a toujours vécu en marge de la société, à cheval sur plusieurs registres de vie, de milieu, de langue, de culture, mal à l’aise dans sa complexité identitaire de fils de migrants italiens et de prolétaires parmi la classe intellectuelle française qui a bien voulu l’accueillir, dans la solitude du bâtard, même devant la mort.
Cette hybridation culturelle est sensible dans ses vers, dans son regard habitué aux horizons ouverts, par exemple dans la fascination des minarets – cris de pierre jaillis du cœur de l’Orient [8], dans la douceur des paysages tunisiens qui sont sa véritable patrie, dans l’évocation de la Tour des crânes qui lui fait appréhender la course en Méditerranée avec un esprit critique interculturel superpartes.
Mais plus encore, cette hybridation génétique le fait adhérer avec enthousiasme, aux côtés de ses amis de la SEAN à la bataille pour l’existence et l’autonomie d’une littérature nord-africaine: il est le seul à se placer en delà des perceptions nationalistes, quand il écrit par exemple que «la littérature nord-africaine francophone donnera aux races peuplant ce pays leur unité intellectuelle car c’est en elle seule que leurs mentalités diverses pourront fusionner» [9]. Pour Scalesi, il ne s’agit pas de dominer, il s’agit de fusionner: sa bâtardise a empêché que le processus d’assimilation anéantisse la diversité qui est en lui. Ce sont la diversité et la pluralité qui sont valorisées. Voilà sa grandeur.
Dialoghi Mediterranei, n. 76, novembre 2025
[*] Testo presentato al Convegno della IV edizione di Matabbia: Da una riva all’altra, da una lingua all’altra, da un immaginario all’altro: Scritture migranti italiane nel Mediterraneo, Marsiglia, 11-13 settembre 2025.
Abstract
Fra gli scrittori italiani di Tunisia, Mario Scalesi è considerato dalla critica francese come il più grande poeta francofono della Tunisia del Protettorato. La sua poesia tuttavia è l’espressione di “un poeta maledetto”, non soltanto in riferimento agli scrittori francesi ai quali si è ispirato – Baudelaire per primo – oltre la miseria sociale quella del proletariato italiano al quale apparteneva la sua famiglia di emigrati, fu piegato da una sofferenza fisica continua che lo vide infermo, emarginato, spesso deriso e condannato ad una solitudine disperata. Fu la scuola francese a salvarlo, dandogli gli strumenti per forgiarsi una vasta cultura autodidatta e per fare emergere il suo genio poetico. Anche se accolto dagli intellettuali francesi in particolare dalla Société des Ecrivains d’Afrique du Nord, rimase un caso “di razza incerta”, un bâtard, un paria emarginato per la sua origine sociale e identitaria. Quando la sua salute vacillò definitivamente, fu l’ospedale italiano di Tunisi a ricoverarlo ma presto lo trasferì a Palermo dove andò a morire, nel 1922 a trent’anni, nella terra che suo padre aveva lasciato per cercare rifugio in Tunisia. Soltanto nel 1937, quando la Francia, di fronte all’arroganza del fascismo imperante, ebbe bisogno di dimostrare la sua superiorità culturale e linguistica sull’Italia, si ricordò dell’opera magistrale di Scalesi, e gli dedicò un omaggio significativo pubblicando i suoi versi. Tuttavia, bisognò aspettare gli anni 90, un altro mezzo secolo di silenzio, per farlo uscire definitivamente dall’isolamento con un’edizione completa della sua opera poetica e critica, che lo vede precursore della letteratura multiculturale e dell’apertura all’ibridazione culturale.
Note
[1] N. Pasotti, Italiani e Italia in Tunisia. Dalle origini al 1970, Finzi, Roma, 1970.
[2] A. Memmi, Portrait du colonisé précédé de Portrait du colonisateur, Paris 1985: 42-44.
[3] Citons cependant sa meilleure biographie: G. d’Aguanno, Grandeur de Mario Scalesi, poète maudit. Préf. de A. Pellegrin, Trapani 1959.
[4] C’est à partir des 123 journaux italiens publiés en Tunisie de 1838 à 1956 que Michele Brondino a pu reconstruire l’histoire de l’émigration italienne: La stampa italiana in Tunisia. Storia e società 1838-1956, Milano 1998, trad. française La presse italienne en Tunisie. Histoire et société 1838-1954, Paris 2005.
[5] Y. Chatelain, La vie intellectuelle et littéraire en Tunisie de 1900 à 1937, Paris 1937.
[6] Toutes les citations concernant cette cérémonie ont été recueillies et publiées dans Hommage à Marius Scalési, SEAN, ed. de la Kahéna, Tunis, s.d.
[7] A. Bannour et Y. Fracassetti Brondino, Mario Scalesi, précurseur de la littérature multiculturelle au Maghreb, Paris, Publisud 2002.
[8] Comment ne pas se rappeler d’Albert Camus qui, dans ses Carnets, regardait Sienne avec le même regard multiple: Je voyais Sienne surgir dans le soleil couchant avec ses minarets, comme une Constantinople de perfection. Sa meilleure biographie: Gaspare d’Aguanno: Grandeur de MS, poète maudit. Pref. De Pellegrin. Trapani 1959.
[9] M. Scalesi, Une littérature nord-africaine in «La Tunisie illustrée», 24 décembre 1918.
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Yvonne Fracassetti, francesista, è stata lettrice di italiano presso l’Università di Algeri, addetta culturale presso l’Istituto Italiano di Cultura di Tunisi e direttrice dei servizi culturali al Consolato d’Italia a Lione e a Nizza. Ha pubblicato vari saggi sulle culture e società mediterranee, fra cui: Mario Scalesi, précurseur de la littérature multiculturelle au Maghreb (con A. Bannour), Publisud, Paris, 2002; Cesare Luccio, scrittore italiano in Tunisia, tra colonizzatori e colonizzati, RiMe-CNR, n. 6, rime.to.cnr.it, 2011, Albert Camus, figlio del Mediterraneo, ed. Spigolatori, Mondovì, 2012; Albert Camus, Mémoire et dialogue en Méditerranée (a cura di), CNR-ISEM, Cagliari, 2015. La charette à bras ou l’histoire d’une famille italienne émigrée en France, Paris, L’Harmattan, 2019. Stranieri nell’Albania di Hoxha, (con Michele Brondino), ed. Salento Books, 2020.
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